Chapitre 1: 8 heures, entrée du Lycée Liberté
-Et bien, on dirait qu’on y est…lâcha Marc avec accablement.
-Cache ta joie ! le rembarra Lucie. Si c’est pour nous casser le moral dés le premier matin !
-Le premier qui me pose une question à propos de mes vacances, je lui fais bouffer ses Converse, déclara Antoine.
-Tu dégages une telle force, quelques fois tu me fais peur, se moqua Marc. Et sinon, tes vacances ?
-Pauvre mec !
-T’as quand même réussi à te faire des dreads, Beau boulot, on voit que t’as bossé ces trois derniers mois.
-Marrant, très marrant ! Ils sont un peu emmêlés, faut juste que je me fasse un shampoing.
-Je connais ce plan : grève de l’hygiène par solidarité avec le manque d’eau dans le tiers monde.
-Encore plus marrant, t’es au taquet, dis donc.
Lucie balbutia quelques mots incompréhensibles.
-Ben quoi, c’est de commencer la Première qui te fait régresser. Tu as déjà oublié Jeanlin ? Vous devez ar-ti-cu-ler, Mademoiselle Etienne.
-Ferme-là ! Tu ne vois pas que c’est Claire ? Qu’est ce qui lui est arrivée ?
Elle se précipita au devant de son amie. Celle-ci hâta le pas, cherchant visiblement à l’éviter, et franchit la grille du Lycée. Dépitée, Lucie rejoignit ses deux amis sur le trottoir. Ils avaient leur coin, une porte cochère bleue dont ils se faisaient souvent déloger par un vieil homme acariâtre qui ne semblait sortir et rentrer sa voiture que pour les faire déguerpir. Leur porte cochère. Dernière étape avent le lycée. Ils l’avaient surnommée « l’antichambre de l’enfer ».
-Vous avez-vu ça ? Qu’est-ce qu’elle a fait à ses cheveux ? On aurait dit…une bonzesse, c’est comme ça qu’on dit ?
Ils ne savaient pas si l’on disait comme ça, mais les cheveux rasés de Claire évoquaient parfaitement l’idée qu’ils se faisaient d’un moine bouddhiste.
-Ca me rend malade, reprit Lucie. Vous vous souvenez de ses cheveux ? Ils étaient…elle.
Son emblème, son signe de reconnaissance, aurait-elle pu ajouter.
Claire, reine des secondes. Combien étaient-ils, les amoureux transis qui, à grands cercles, rasant les murs des bâtiments qui délimitaient la cour, toute fierté oubliée, n’avaient d’autre but que de ne pas la perdre de vue ?
-Ca te rend malade, hein ? lança Marc avec l’intonation sèche qu’il prenait chaque fois qu’il était agacé. Pense plutôt à elle !
Il disait vrai, bien sûr. Tous trois devinaient que personne ne se mutilait ainsi sans raison. Car c’était exactement cela, une mutilation. Sur la défensive, Lucie aurait voulu se justifier, expliquer qu’elle au moins avait couru au devant de Claire, que c’était celle-ci qui n’avait pas voulu de son aide, mais la sonnerie l’interrompit.
-Tiens, ils en ont changé, on dirait, remarqua Marc. Ca me rappelle quelque chose.
-Cherche pas, c’est la musique de L’exorciste, un vieux film d’horreur.
-Rien à dire, rigola Marc, c’est bien vu !
Antoine était incollable en matière de musique. Si vous vouliez connaître le nom du bassiste qui jouait sur le premier disque d’un groupe obscur des années soixante-dix, c’était la bonne personne.
-Attends, c’est pas le film avec la fille qui a la tête qui tourne ?
-Ouais, c’est ça, t’as tout dit. Mon pauvre gars, t’as vraiment le sens de la formule. T’imagines, il fallu des dizaines de type pour le faire, ce film, et encore plus pour en faire la pub, et toi, direct, tu trouves le slogan qui tue : « Mercredi sur vos écrans, le film avec la fille qui a la tête qui tourne ! »
Résignés, ils traversèrent la rue et franchirent à leur tour la grille, se fondant dans la masse des élèves.
-Ben quoi, elle tournait ou pas, sa tête ? tenta Marc une deuxième fois, mais les deux autres ne l’écoutaient plus.
© Gilles Fontaine







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