Chapitre 3: 8h20, cour du Lycée Liberté
Début septembre. Rentrée des classes à la cité scolaire Liberté. Deux mille élèves, répartis entre collège et lycée. Les « petits » et les « grands ». Des locaux spacieux, une architecture plutôt moderne – « à l’américaine » affirmait le site web de la cité- un self, une salle de sport et, dans chacun des deux CDI, une batterie d’ordinateurs offerts par une grande société d’informatique installée à moins d’un kilomètre de là.
-Bienvenue à la cité scolaire « Liberté » crachouilla une voix dans les hauts-parleurs.
-C’est nouveau, ça ? rigola Salim, relevant la tête de la liste des secondes 5 sur laquelle il venait juste de relever son nom.
-Je ne reconnais pas la voix…Et toi ?
-C’est bon, on est ensemble, poursuivit Salim, sans répondre. T’es contente, Liam ?
-Emballée, tu veux dire ! Mais c’est qui le type qui parle dans la sono.
-« Veuillez consulter les listes affichées sur chacun des bâtiments, et vous ranger en attendant votre professeur ».
Salim semblait se faire une règle de ne jamais répondre immédiatement à une question qu’on lui posait.
-Je rêve, c’est bon pour les gamins, râla Salim, oubliant que trois mois plus tôt il était encore collégien. Ah oui, il paraît qu’il y a un nouveau proviseur, Dieu, ou Jésus, ou un truc de ce genre.
-Dieu ? Tu n’as pas tardé à lui trouver un surnom !
-Non, non, il s’appelle comme ça. Simon Dieu, je crois…
-T’es bien renseigné !
-Il était principal, dans le collège d’un pote ; Il m’en a un peu parlé…
- Alors ?
-Si je te dis qu’ils l’avaient baptisé « Terreur Nucléaire », tu captes ?
-« Je vous rappelle quelques règles essentielles à une vie collective harmonieuse… » poursuivit la sono. « Portables éteints dans l’enceinte du lycée, et interdits au collège. Pas de casquettes en cours, pas de voiles pour les jeunes filles et, surtout, interdiction totale de fumer. Bonne rentrée, et bonne journée ! ».
-Il n’a rien dit à propos des incendies volontaires, ni des assassinats…Je sens que ce mec est mou ! plaisanta Salim.
-C’est peut-être parce que c’est autorisé ? renchérit Liam sur le même ton.
Ils se mirent dans la file qui patientait devant le panneau qui indiquait le numéro de leur classe.
-Oh non, regarde qui s’amène…soupira Liam. Quatre ans pour s’arracher du Collège et on se retape Mercier !
-« Tel est notre destin » déclama Salim. « Aller, partout, combattre les forces du mal ». En tous cas, ça a marché, la lettre de mes parents !
-Comment ça, la lettre de tes parents ?
Salim prit un air assuré, comme à son habitude. Difficile de ne pas succomber au charme de ce garçon à la peau mate et aux yeux clairs, qui portait un soin maniaque à sa tenue.
-Je me suis dit que ce serait une bonne idée de leur faire écrire…Pour qu’on soit dans la même classe…
-Sans me demander mon avis ? Tu plaisantes ?
Il secoua la tête.
Je ne te crois pas ! Jamais le Lycée n’aurait été d’accord sans une lettre des deux familles.
Salim parut hésiter un instant.
-En fait…Dans la lettre…Mes parents disaient qu’on s’était mis d’accord avec tes parents.
-Mais qu’est ce qu’ils en savaient ?
-Je leur avais dit que c’était OK. Ne soit pas fâchée…C’est ce qu’on voulait, non ?
- Fâchée ? Totalement furieuse, tu veux dire !
Mais Liam dut réfréner sa colère : chaque professeur principal venait se ranger devant une colonne d’élève, des sixièmes parfaitement alignés aux terminales éparpillées, et la cour se vida soudainement, comme les derniers filets d’eau disparaissent par la bonde de l’évier.
Seuls, deux ou trois retardataires tentaient de rejoindre leurs classes au pas de course, impitoyablement refoulés vers la vie scolaire par les surveillants. Leurs timides protestations : « Pas le premier jour, quand même, Monsieur ? » laissaient de marbre le CPE qui cochait scrupuleusement la première case de la courte série qui les mènerait en retenue.
© Gilles Fontaine








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