lundi 9 juillet 2007

Chapitre 8: 15 heures, cours d'italien


Lucie avait poursuivi Claire toute la journée, décidée d’en avoir de cœur net. Leurs deux premières étaient réunies pour le cours d’italien, avec un certain Gabrielli, un prof qu’elles n’avaient jamais eu. Tant mieux, d’ailleurs, étant donnée la manière dont elle s’était entendue avec les étudiants des années précédentes. Italien ! Encore une idée brillante de sa mère pour la faire admettre au lycée Liberté, plus proche de chez eux. Et en troisième langue, encore ! A peine aurait-elle pu commander un café dans un bar à Rome. Elle ne savait même pas pourquoi elle s’obstinait. Grapiller quelques points au bac ? Peu probable, et même inutile vu son niveau dans les autres matières. Lucie accumulait les bonnes notes, un parcours sans problème qui devait la mener sans problème en prépa. Au moins, ses parents seraient contents.

Gabrielli prononça quelques phrases en italien. Pour les inviter à s’asseoir ? Ou peut-être déclamait-il une poésie classique ? A moins qu’il ne s’intéresse à ce qu’ils avaient manger au déjeuner ! Elle opta pour la première hypothèse ; Claire était déjà installée, seule à une table. Lucie se planta devant elle.
-Je peux ?
Coincée, Claire hocha la tête imperceptiblement. Lucie se souvint de la splendeur de sa chevelure qui balayait les épaules au moindre de ses mouvements.
Claire et Lucie…Une rencontre à la rentrée de seconde qui s’était vite transformée en amitié inconditionnelle. Rares étaient les fins de semaine où l’une ne passait pas la nuit chez l’autre, exceptionnels les repas qu’elle ne partageaient pas au self. Avec Antoine et Marc, deux garçons de leur classe, ils avaient formé un groupe soudé par l’amour du rock des années soixante-dix et un mépris facile pour les goûts musicaux de leurs camarades.
-Bon, je m’assieds, alors…
Claire regardait obstinément devant elle, refusant de croiser le regard de son amie.
-Tu ne sors pas tes affaires ?
-Je n’ai rien apporté…marmonna sa voisine après un long silence, comme si parler l’obligeait à puiser mot par mot dans un dictionnaire trop volumineux.
-Tu veux une feuille ? Un Stylo ? J’ai toujours le Bob l’Eponge, tu te souviens ? Je te le prête, si tu veux.
Hochement de tête.
Lucie jeta un coup d’œil au tableau. Gabrielli les fixait. Cette fois, le cours avait commencé et elles étaient déjà en ligne de mire.
-On se voit après ?
-Après…
-Avec les autres…Tu sais que Marc est dans ma classe ? Du bol, non ? Enfin, pour moi ! tenta de rectifier Lucie en réalisant que Claire n’avait pas eu la même chance.
-Je suis fatiguée…
-Tu nous as vus ce matin ? On t’attendait !
-Tu mens ! cria Claire.
Le fond sonore, mélange du cours du professeur et des chuchotements des élèves déjà lassés, s’interrompit brusquement.
-Un problème, mesdemoiselles ? demanda Gabrielli sur un ton ironique. Je préfèrerais que vous privilégiez l’italien pour vous exprimer !
Lucie secoua la tête, gênée. Claire avait déjà repris son air buté, glacé. Retirée du monde.
Lucie n’insista pas. On ne plonge pas deux fois de suite sa main dans l’eau bouillante.

(c) Gilles Fontaine

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